Et si on devait passer un permis pour avoir le droit de voter ? Une sorte de baccalauréat politique ? On aurait des épreuves de culture générale, des tests sur nos connaissances historiques, statistiques, un oral d’analyse critique des médias, ou encore, pourquoi pas un QCM sur l’usage raisonné des réseaux sociaux.
Cet article explique pour cette idée ne tient pas la route et qu’il faut au contraire permettre à tous les citoyens de voter, y compris sur la constitution ou des sujets de société et pas seulement pour élire des représentants.
Par Albin Guillaud, cofondateur de Solution Démocratique
Sommaire
- 1 🔓Pourquoi certains vont presque jusqu’à proposer un permis pour le droit de vote ?
- 2 🏫L’argument de l’éducation
- 3 🧑🏫La démocratie directe comme outil d’éducation collective
- 4 🛎️L’argument des médias et des groupes d’intérêt
- 5 🤳Réseaux sociaux, fake news et démocratie directe
- 6 🗳️Conclusion : la démocratie directe est le meilleur levier
🔓Pourquoi certains vont presque jusqu’à proposer un permis pour le droit de vote ?
Cette idée d’un permis de vote est une idée qui rarement exprimé de cette façon, mais qui tente certaines personnes lorsqu’on dit qu’on aimerait en France le même système qu’en Suisse, où les gens votent régulièrement par référendum sur tout un tas de sujets.
La position plus classique est celle-ci :
« Non mais vous n’y pensez pas, les Français, il y aurait d’abord un gros boulot d’éducation à faire avant d’envisager un tel système chez nous. Et puis les médias : la plupart des grands médias sont possédés par une poignée de milliardaires, qui ont tous un agenda politique et qui cherchent clairement à influencer l’opinion publique. Et puis les réseaux sociaux: le règne de l’immédiateté, les fake news… Comment voulez-vous donner un tel pouvoir politique aux gens dans de telles conditions ? »
Discutons de ce package de réactions : éducation, médias, réseaux sociaux. Est-ce que, aujourd’hui, vouloir en France un système de démocratie directe comme en Suisse est aussi déraisonnable que ce que certains ont l’air de penser…
🏫L’argument de l’éducation
Sur l’éducation, la première chose qu’il faut dire, c’est que tous les systèmes avancés de démocratie directe dans le monde — en Suisse, en Uruguay, dans la moitié des États américains, dont la Californie par exemple, avec ces presque 40 millions d’habitants, et bien tous ces systèmes — ont été mis en place il y a plus de 100 ans.
Or à cette époque, les populations étaient beaucoup moins éduquées qu’aujourd’hui. Prenez la Californie. À la fin du XIXᵉ siècle, près de 20 % de la population était analphabète. 20 % qui ne savaient ni lire, ni écrire. Alors qu’aujourd’hui, en France, on est autour de 1 % d’analphabétisme.
Et pourtant, avoir donné autant de pouvoir à des citoyens si peu éduqués n’a pas plombé la trajectoire de ces États. Bien au contraire.
Donc historiquement, l’idée qu’il faudrait aujourd’hui plus éduquer les gens pour leur permettre prendre des décisions politiques importantes par référendum, et même d’en choisir les sujets, ne tient pas la route.

🧑🏫La démocratie directe comme outil d’éducation collective
Ensuite, ce qu’il faut bien comprendre, c’est que la démocratie directe, telle qu’elle fonctionne en Suisse, est en elle-même un formidable outil d’éducation collective.
Pourquoi ? Parce que, contrairement à ce que certains ont l’air de penser, il s’agit de procédures longues, rigoureuses et méthodiques.
Le principe est simple : si vous estimez que vos élus se préoccupent pas suffisamment d’un sujet, ou ne font pas suffisamment bien leur travail, vous rédigez une proposition, vous récoltez des signatures de manière encadrée, et lorsque le seuil est atteint — par exemple, c’est 100 000 signatures en Suisse pour proposer une révision de la Constitution — un référendum est déclenché.
Proposition → signatures → référendum.
Et tout cela prend un temps significatif. Grosso modo, disons que ça ne peut pas prendre bien moins de deux ans entre le moment où vous avez la naissance de la proposition, et le moment où elle débouche sur un référendum.
Et pendant tout ce temps, des discussions, des débats, des échanges d’argument dans tout le pays. Les médias s’en emparent, les élus prennent position, les citoyens en parlent entre eux.
Tout ça, ça crée une dynamique éducative extrêmement forte. On est vraiment obligé de passer de la critique à la construction. De l’opinion à l’argumentation. Du réflexe à la réflexion.
Et ça, sans avoir à faire d’efforts particulier parce que c’est vraiment la manière dont est construit toute la mécanique du système qui veut ça.
Et c’est une mécanique bien plus formatrice que nos élections classiques, où l’on doit choisir entre des personnes proposant des programmes à rallonge, souvent vagues, rarement débattus en profondeur.
Ce pouvoir éducatif de la démocratie directe, il est observable concrètement. Des enquêtes ont montré que les Suisses ont, en moyenne, une meilleure connaissance du fonctionnement des institutions européennes que les Français — alors même que la Suisse n’est pas membre de l’Union européenne.
Pourquoi ? Parce que depuis la création de l’UE, les Suisses ont dû se positionner régulièrement par référendum : adhérer ou non, signer ou non tel traité, ratifier ou non tel accord commercial. À chaque fois, cela a donné lieu à des débats nationaux, et donc à une montée en compétence collective.
Autrement dit : la conclusion est sans appel, si l’on se soucie réellement de notre éducation politique collective, alors il faut être pour une démocratie directe ambitieuse. Pas contre.
🛎️L’argument des médias et des groupes d’intérêt
Maintenant les médias. On entend souvent :
« Les grands médias français sont possédés par une poignée milliardaires. Or ces milliardaires cherchent en permanence à influencer l’opinion publique dans le sens de leurs propres préférences politiques. Voilà pourquoi, si on avait un système de démocratie directe avec des référendums réguliers, ce serait vraiment pour eux une aubaine. Ça leur permettrait d’être encore plus influents. »
Alors, la bonne nouvelle est que non seulement c’est faux, mais en plus, c’est même carrément le contraire.
Comment sait-on ça ? Il s’avère qu’aux États-Unis, on a 18 États sur 50 qui ont une démocratie directe du plus haut niveau, c’est-à-dire où les citoyens peuvent proposer de modifier leur constitution.
Çela a donc permis à des chercheurs de comparer et de voir si les groupes d’intérêt économiques ont plus ou moins d’influence sur la construction de la loi, selon que cette forme de démocratie directe est présente ou non.
Les résultats : les groupes d’intérêts économiques ont en réalité moins d’influence quand il y a de la démocratie directe que quand il n’y en a pas.
Pourquoi ? Parce que dans les États dotés de démocratie directe, et bien il y a de nombreuses initiatives citoyennes qui sont régulièrement lancées à l’encontre de ces groupes.
En conséquence ces groupes d’intérêt économiques doivent dépenser beaucoup d’argent pour se défendre contre ces initiatives, ce qui réduit leurs ressources pour le lobbying classique. C’est-à-dire payer des cabinets professionnels pour aller directement démarcher les élus.
Autrement dit, la démocratie directe leur met littéralement des bâtons dans les roues.
Ceci étant dit, il est aussi bon de rappeler qu’une grande force de lobbying, dont on parle, finalement, beaucoup moins que les milliardaires ou les grandes entreprises, c’est l’État lui-même : son administration, ses hauts fonctionnaires, ses agences, ses corps professionnels, ses syndicats.
Ce sont des acteurs qui disposent d’un accès direct, permanent, et informé aux décideurs politiques pour faire valoir leurs intérêts.
Et là encore, bonne nouvelle, la démocratie directe, quand elle est suffisamment puissante et bien construite, permet aux citoyens de réagir lorsque ces intérêts internes prennent le dessus sur l’intérêt général.
Enfin, il faut dire que l’influence des médias sur l’opinion des gens est largement surestimée. Les médias influencent surtout l’agenda : c’est-à-dire le choix des sujets dont on parle. Beaucoup moins ce que l’on doit penser sur ces sujets.
Le référendum de 2005 en France en est un exemple frappant : la quasi-totalité des médias soutenaient le « oui », et les citoyens ont voté « non ».
Et justement, la démocratie directe, avec sa partie initiative citoyenne, et bien constitue un très puissant contre-pouvoir médiatique, puisqu’elle permet à une minorité de citoyens d’imposer un sujet dans le débat public.
🤳Réseaux sociaux, fake news et démocratie directe
Sans transition : les fameux réseaux sociaux. On les accuse de favoriser les réactions émotionnelles, les fake news, la manipulation.
Mais là encore, il faut rappeler que les dispositifs de démocratie directe modernes sont très encadrés, longs, structurés, et donc largement protégés contre les réactions à chaud.
Sur les fake news, on peut lire les travaux du chercheur en sciences cognifitive Hugo Mercier qui montrent que nous surestimons largement leur influence.
En fait, ce n’est pas tant le fait de croire à de fausses informations qui détermine un vote. C’est plutôt l’inverse.
Les gens adoptent surtout les idées qui les arrangent, bien plus qu’ils n’agissent à cause des idées.
Autrement dit, ce n’est pas parce que vous lisez des fake news positives sur un candidat que vous votez pour lui. C’est parce que vous avez déjà décidé de voter pour lui que vous allez consommer ce type de contenus.
Par exemple, il a été montré que les gens qui avaient tendance à consommer le plus de fausses informations positive sur Donald Trump étaient aussi ceux qui savaient déjà qu’ils allaient voter pour lui, avant même de consommer ces informations.
La propagande fonctionne presque exclusivement sur des gens déjà convaincus.
Enfin dernier point, on accuse les réseaux sociaux d’amener les gens à rester dans une bulle, et ainsi à rester tout le temps confrontés aux mêmes idées.
Mais ce qu’on oublie, c’est que ces bulles, elles existent aussi dans la vie réelle : nous fréquentons surtout des gens qui nous ressemblent et qui partagent des idées similaires aux nôtres.
Et paradoxalement, plusieurs études ont montré que les réseaux sociaux comme Facebook exposent finalement à plus de diversité d’opinions que nos cercles sociaux traditionnels.
🗳️Conclusion : la démocratie directe est le meilleur levier
Pour conclure, si l’on examine calmement les faits, l’idée selon laquelle, avant d’instaurer d’instaurer une démocratie directe ambitieuse en France, à l’image de la Suisse, il faudrait éduquer en profondeur les citoyens français, changer le système médiatique ou mieux encadrer les réseaux sociaux, et bien cette idée ne tient absolument pas la route :
- historiquement,
- empiriquement,
- et même théoriquement.
Si l’on se soucie réellement de l’éducation, de l’information et de la responsabilité citoyenne, alors la démocratie directe n’est pas un problème. Elle est la solution.
